Editorial

L’année 2018 et Pour Haïti

Deux-mille-dix-huit marque les 30 ans d’existence de l’Association « Pour Haïti » ainsi que de la revue du même nom. Les 30 ans font penser à la fête, à la persévérance et aussi au symbole : la sortie du 100ème numéro de la revue au 2ème trimestre 2018.

Des circonstances diverses et variées ont retardé la sortie du numéro en question. Nous avions pensé à la disparition de PH. Le temps n’est pas un allié sûr pour de telles entreprises. Et, depuis quelque temps, chaque trimestre est fait de panique et de doute dans la parution de la revue.

Certes, Haïti est bien loin de la période dictatoriale des Duvalier, mais certains problèmes dévastateurs se perpétuent comme la misère, le chômage, la fragilité environnementale, l’impunité, la corruption à grande échelle comme le pillage du fonds de Petrocaribe, l’insécurité, etc. Il faut continuer à critiquer et dénoncer les travers et méfaits d’une société inégalitaire et parfois criminelle. Les émeutes des 6, 7 et 8 juillet et les manifestations du 17 octobre de l’année en cours signifient que nombre de problèmes requièrent encore de la vigilance comme nous l’avions fait, depuis 30 ans.

Il a fallu nous réunir, nous organiser et mettre en place une structure associative animée par un conseil d’administration. Le premier était composé de :

Madame Anne Marty-Roy*, Madame Marie-Claude Preval-Calvin, Monsieur Frantz Bernard *, Monsieur Serge Calvin*, Monsieur Etzer Charles, Monsieur Yves-Robert Dougé*, Monsieur Herns Duplan, Monsieur Jacques Gourgue, Monsieur Wilfrid Reid* et Monsieur Elliott Roy. *Décédé(e)s

Sollicité pour nous parler des 30 ans de la revue, le professeur Jacques Gourgue ne s’est pas dérobé. Il écrit :

« Au commencement… C’était en 1988. Deux ans plus tôt, Baby Doc était renvoyé comme un malpropre. Les militaires qui l’avaient remplacé croyaient à la perpétuation d’un duvaliérisme sans Duvalier. Un verrou avait sauté. Le peuple haïtien avait gagné les rues, conquis le droit de s’opposer ouvertement aux puissants du jour. La démonstration politique démarrait.

A Paris, quelques amis voulurent participer au mouvement populaire qui avait des relais dans la diaspora. Après plusieurs rencontres, nous avons pensé qu’un journal communautaire pourrait être un point de ralliement et aussi un lieu de débats et de propositions dans ce qui s’annonçait.

Dès le début, nous avons affirmé haut et fort notre opposition à toutes les forces rétrogrades qui, effrayées par les revendications populaires, fantasmaient un retour à la sécurité macoute, autrement dit à une reconduction de la paix des cimetières. Nous n’avons pas voulu un journal de plaintes et de complaintes, encore qu’il n’en manquait pas. Nous avons privilégié des critiques argumentées, des propositions raisonnables, des informations fondées. Et c’est toujours le cas ! Des citoyens honnêtes croyaient que la fin de la dictature apporterait développement économique et bien-être social comme par enchantement. Pas nous ! Nous avons maintes fois déclaré qu’on ne changera pas ce pays avec des incantations. Ni avec des « Il n’y a qu’à… » Des investissements productifs appuyés sur un programme de développement cohérent, voilà ce qu’on défendait. Et nous continuons à défendre cette idée. Nous n’étions d’aucune chapelle qui aurait prétendu détenir la vérité. De libres discussions, largement concertées, révisables à souhait tant que cela permettait une meilleure intelligence de la situation. Pas dogmatique pour deux sous. D’ailleurs à quoi cela aurait servi ? Au cours des vingt-neuf années de macoutisme, nos actions et nos théories n’ont rien changé à la dictature. Personne ne l’ignorait. Il fallait en tenir compte. Cela n’impliquait et n’implique toujours pas l’acceptation de théories farfelues ou d’actions ubuesques. Malgré notre ouverture proclamée, certains trouveront dans notre positionnement ce qu’on appelait autrefois une cohérence idéologique, un penchant avéré pour les idées de gauche et pour les actions qui améliorent le quotidien des plus défavorisés.

Nous avons également souhaité apporter un minimum d’informations d’intérêt général à la communauté haïtienne, éclairer ses problèmes récurrents dans des domaines divers : administration, santé, éducation, etc. Il nous paraissait important de refléter en quelque sorte les difficultés de nos compatriotes en France même si on n’avait pas et on n’a toujours pas les leviers pour les affronter au niveau requis. Nous n’étions pas tout le temps d’accord, loin de là. Mais les compromis étaient la règle. Et c’est encore la règle. Nous avons tous vécu, ici ou là, des engueulades épiques, des colères cosmiques, des divisions spectaculaires qui paraissent aujourd’hui d’une loufoquerie pathétique. Ces comportements contre-productifs guettent tout groupement humain. Bien entendu nous n’en sommes pas exempts. Au cours de ces trente longues années, plusieurs membres fondateurs nous ont quittés. La mort, cette fin sans retour, rôde en permanence.

Nous avons tenu et nous avons voulu lancer ce centième numéro, ne serait-ce pour commémorer la mémoire d’une de nos fondatrices qui nous a laissés récemment : Anne Marty Roy. Qui, à l’origine, aurait imaginé que cette aventure allait durer trente ans ? Tout ce temps a coulé et il y a encore plus à faire aujourd’hui qu’au début. Il n’est pas normal qu’il en soit ainsi. Cela signifie que les choses ne se sont pas améliorées, autrement dit, qu’il est grand temps de redémarrer comme en 1988 avec plus de participants porteurs d’idées novatrices. »

Nous espérons bénéficier encore de vos appuis et encouragements dans le meilleur délai.

Paul Baron