DEVOIR DE MÉMOIRE
À la mémoire des nombreuses victimes du régime sanguinaire des Duvalier, dont mon propre père, arrêté sauvagement à son domicile dans la nuit du 9 au 10 décembre 1959 et dont la famille n’a jamais su ce que sont devenus ses restes!
Un devoir de mémoire sur les trente années de pouvoir duvaliériste
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De 1957 à 1986 les Duvalier père et fils ont infligé à la population haïtienne une dictature féroce dont les conséquences sont très graves pour le pays et pour sa population encore aujourd’hui. Les Haïtiens, à l’instar d’autres peuples qui ont souffert, ne peuvent oublier ce passé combien douloureux. Avec le retour de Baby Doc en Haïti et considérant l’accueil plutôt chaleureux que lui a réservé une certaine partie de la jeunesse haïtienne, il y a lieu de s’inquiéter devant son ignorance des exactions commises durant le règne du père et du fils, qui seule peut expliquer un tel comportement.
Malheureusement, les victimes du duvaliérisme, celles et ceux qui vivent encore, osent à peine parler de cette période douloureuse. Certains diront qu’ils ont tourné la page et qu’ils ne veulent pas raviver leurs souffrances, tandis que d’autres ont peur de s’exprimer par crainte, après toutes ces années, de s’exposer à la vengeance possible des duvaliéristes encore actifs au pays et en diaspora.
Ici à Montréal, certains écrits, émanant de ce groupe, vont jusqu’à prétendre que la dictature des Duvalier a débuté en 1964, banalisant du coup toutes les arrestations arbitraires, les tortures, les assassinats politiques et les disparitions infligés aux nombreuses victimes d’avant cette date. Si personne ne se lève pour réfuter de telles altérations de la vérité il y a fort à parier qu’on finira par réécrire une fausse histoire dans le but évident d’occulter les faits qui se sont produits sous ce régime totalitaire.
Personnellement j’ai quitté Haïti en janvier 1963 et je garde de ce pouvoir des souvenirs d’une extrême violence vécue par de nombreuses familles, particulièrement lors de descentes intempestives et impromptues au domicile de celles et ceux qui étaient âprement recherchés par la milice duvaliériste. Des mères, des épouses, des frères, des sœurs assistaient régulièrement impuissants à la capture, à la torture ou même à l’assassinat sous leurs yeux de leurs enfants, de leurs maris, de leurs femmes … Nombreux ont été ceux qui ont laissé ce pays pour sauver leur peau pour fuir une répression devenue insupportable.
Dès son arrivée au pouvoir, après les élections frauduleuses de 1957, François Duvalier a entrepris, avec l’aide de sa milice personnelle, communément appelée « tontons macoutes » d’écarter de son chemin toutes celles et ceux qu’il estimait pouvoir l’empêcher de se maintenir au pouvoir. Nul ne fut épargné, même ceux-là qui ont été dans les premières années les cerveaux et les bras des atrocités du régime étaient éliminés lorsque Duvalier jugeait qu’ils s’octroyaient des droits qui menaçaient son hégémonie.
L’arbitraire duvaliériste a également eu des effets sur des citoyens d’autres pays vivant ou de passage en Haïti. Plusieurs cas flagrants d’abus sont répertoriés et de ce nombre on peut signaler celui de deux Québécois qui ont été expulsés d’Haïti sans qu’on ait jamais su pourquoi, par la milice de Jean-Claude Duvalier.
L’avènement des Duvalier et de leur clique sanguinaire au pouvoir a causé un tort immense à ce pays qui connaissait déjà une succession de dictatures qui l’empêchait d’avancer. Sous le règne des Duvalier l’expression de la dictature a été d’une telle amplitude qu’elle a concouru à la désintégration de toute une société. On a assisté à une évacuation du pays des classes moyennes instruites et des artisans, laquelle a exacerbé son enfoncement dans le sous-développement et provoqué un recul à tous les niveaux. À l’intérieur, la paupérisation accélérée des classes défavorisées et l’enrichissement grâce à la corruption des proches du pouvoir ont creusé l’écart entre une majorité devenue plus misérable et une infime minorité étalant avec ostentation une richesse de provenance inexplicable. C’est ainsi que ce pays, depuis ce régime totalitaire, connaît une accentuation de l’effondrement de l’État ponctué d’une perte de souveraineté, puisque sa survivance n’est assurée que par la charité internationale.
Voilà ce à quoi les trente ans de duvaliérisme ont servi, c’est-à-dire à l’avènement d’une répression politique et sociale implacable, au recul de toute une population, à la dépossession de l’identité nationale et à l’assombrissement, sans aucune lueur d’éclaircie, de l’avenir du pays d’Haïti.
Il est impérieux qu’on se rappelle de cette période, qu’on en parle aux plus jeunes et que les livres d’histoire relatent les faits, même si ceux-ci provoquent beaucoup d’inconfort et qu’on réfute toute tentative de maquillage de ce qui s’est réellement passé. L’espoir de l’avènement de la justice est définitivement compromis si ce devoir de mémoire ne se fait pas.
Marlène Rateau, (Montréal)
Note : Marlène Rateau a fait carrière dans l’enseignement. Militante féministe et organisatrice communautaire, elle est également productrice et animatrice d’émissions à la radio communautaire de Montréal.
IN MEMORIAM
Maxon n’est plus, Maxon Charlier…
C’est ainsi que parents et amis proches appellent et désignent Max Etienne Rey Charlier. Des experts dans la signification des noms et de leur représentation pourraient en déduire que le garçon s’identifiait nettement à ses deux parents. Né à Port-Au-Prince le 1er Juillet 1945, il est décédé à Montréal (Canada), à l’hôpital St-Mary’s. Il était âgé de 62 ans. Bien que ce soit pénible pour plus d’un, il est à souligner qu’il a péri dans un incendie impensable à l’Hôpital St-Mary’s. Maxon, comme
beaucoup d’autres jeunes, confronté au régime politique de Jean-Claude Duvalier qui s’inscrivait dans la ligne dictatoriale dure et criminelle de son père François, ne pouvait être qu’un révolté. Il n’a pas pu s’empêcher d’exprimer son opposition farouche au Jean-Claudisme, à la dictature et aux répressions sanglantes contre les couches populaires. C’est ainsi qu’il a été dénoncé par des espions du gouvernement présents dans son entourage. Ce qui lui a valu de passer 9 mois en prison aux asernes Dessalines où il a été torturé, battu, maltraité pendant ces 9 mois. Aux Casernes Dessalines comme à Fort-dimanche, Fort-la-mort, personne ne sort jamais indemne. Quand on a eu la chance de ne pas laisser sa peau dans les prisons, le premier châtiment, c’est l’exil où l’on souhaite se refaire une santé. Ce n’est pas toujours possible. Et l’exil luimême ne va pas tarder à devenir une autre maladie. Le 6 octobre 2011, le poète, l’artiste, le militant de gauche, le compagnon des luttes populaires a rendu l’âme. Il ne se contentait pas de gémir sur le sort des Haïtiens et le sort du pays. A chaque fois qu’il en avait l’occasion, il allait en Haïti pour mettre « la main à la pâte », surtout dans les campagnes haïtiennes. Nous saluons la mémoire de Max Etienne Rey Charlier. Nous exprimons nos condoléances à Mme Ghislaine Rey Charlier, à ses enfants Diélika, Velina et Samba et leur conjoint(e), à sa famille, ses amis et ses proches. ● Danielle Gouze Mitterrand, la femme engagée
Tu viens de nous fausser compagnie à l’âge de 87 ans. De ta jeunesse jusqu’à ton décès, tu n’avais jamais cessé de nous étonner et de nous indiquer le chemin. Résistante très jeune, militante plus tard et femme engagée, tu aurais voulu que l’amitié, la solidarité, la fraternité et l’harmonie active soient en partage entre tous les hommes. Les Kurdes vous considèrent comme leur mère. Les enfants de Manille aussi. Tes ami(e) s, tu les choisis toi-même. Ils s’appellent Nelson Mandela, Rigoberta Manchu, Fidel Castro le soi-disant pestiféré, J.B. Aristide, le commandant Marcos du Tchiapas, le dirigeant irako-kurde, Massoud Barzani, le Dalaï Lama, le Tibétain et beaucoup d’autres femmes
et d’hommes des pays déshérités. Des pressions venues de toute part n’ont jamais réussi à te faire plier. Ta popularité, surtout dans les pays pauvres, démunis, subissant toutes sortes de contraintes comme le blocus à Cuba, est légendaire. On disait que ton époux de président, était parfois agacé
par tes actions de solidarité, par tes prises de positions bien tranchées pour les faibles, pour les victimes innocentes du monde entier, pour les droits universels de l’homme, tout court.. Et Monsieur » d’après J.L. Mélanchon. Tu as, de tout le temps, agi en toute liberté, en paix avec ta conscience défendant et honorant l’humain. Tu as incarné la France-Terre de liberté. Tu nous as tracé et indiqué le chemin. Ta leçon est bien apprise. Le plus grand hommage que nous pouvons te rendre, c’est de
nous déclarer, à partir d’aujourd’hui, des « indignés ». Merci Danielle.
Paul BARON
Yanick Lahens, Failles, Paris, Sabine Wespieser éditeur, 2010, 160 pages
(Par Anne Marty)
Failles a été un des premiers récits haïtiens post-séisme à voir le jour. Il est composé de trente et un chapitres, ou plutôt fragments qui alternent entre expression poétique, création romanesque et réflexion politique – l’acception de « politique » s’oppose ici au sens de « partisan ».
Qu’écrire ? Comment écrire dans ce malheur ?
Le séisme semble d’abord surprendre une narratrice engagée dans un roman d’amour. Celui-ci avorte finalement, car l’auteure dans ce contexte d’extrême violence aux dimensions foncièrement sociales, locales et mondiales à la fois, est incapable de l’écrire. Il se limitera à quelques extraits en italique de l’expression du désir de Nathalie pour Guillaume et à quelques allusions sexuelles à travers le baiser : « Quand on revient de l’enfer chaque baiser a un goût d’immortalité. » (p.20) C’est sous forme d’interrogations qu’est entretenu le lien avec le projet fictionnel initial. Comme pour se donner le courage d’avancer dans son roman d’amour ou comme pour signifier le regret d’y parvenir, Yanick Lahens fait référence, de manière un peu nostalgique, à ses œuvres déjà publiées, parfois accompagnées de citations.
Dès l’amorce du récit, le désir de fiction était installé : « Il était une fois une ville », ainsi commence le premier chapitre qui transcrit, sur le mode conte poétique, l’évocation du cataclysme du 12 janvier 2010. Comment perçoit-on le choix de cette tonalité ? En transfigurant par la poésie cette catastrophe humanitaire, l’auteure atténuerait-elle ainsi sa propre douleur ? Cette forme seule ménagerait-elle la pudeur nécessaire et suffisante pour rendre présentable ce malheur ? A moins que la poésie soit l’unique façon de faire surgir la vie d’un réel aussi funeste et mortifère ? Cependant, la plus grande partie du texte de Yanick Lahens est écrit sur le mode réflexif tenant compte des repères
Dès l’amorce du récit, le désir de fiction était installé : « Il était une fois une ville », ainsi commence le premier chapitre qui transcrit, sur le mode conte poétique, l’évocation du cataclysme du 12 janvier 2010. Comment perçoit-on le choix de cette tonalité ? En transfigurant par la poésie cette catastrophe humanitaire, l’auteure atténuerait-elle ainsi sa propre douleur ? Cette forme seule ménagerait-elle la pudeur nécessaire et suffisante pour rendre présentable ce malheur ? A moins que la poésie soit l’unique façon de faire surgir la vie d’un réel aussi funeste et mortifère ?
Cependant, la plus grande partie du texte de Yanick Lahens est écrit sur le mode réflexif tenant compte des repères réalistes tels que la chronologie, l’espace, l’histoire et la sociologie comme pour servir son propre engagement social et politique ainsi que celui de ses concitoyens. Elle justifie l’idée-titre qui s’impose à elle, Failles, comme correspondant autant à la réalité scientifique du phénomène qu’à la réalité politico-historique et socioéconomique de son pays. D’emblée, elle affirme ne pas écrire « pour guérir » ni « pour exotiser le malheur » (p.18). D’autant qu’elle éprouve ce malheur du 12 janvier non pas seulement comme local ni comme un malheur du « quart-monde » : « c’est un malheur du premier monde comme de tous les autres » (p.18) ; il lui faut donc écrire « pour rapatrier ce malheur à sa vraie place. Au centre. » (p.18) Elle consacrera tout un chapitre à ces lancinantes questions du « Comment faire de la littérature dans un tel contexte » et l’anaphore du « comment » traduira une forme d’impuissance à générer la fiction, du moins sous ses codes traditionnels. Et au chapitre 19, elle a déjà acquis plus d’assurance dans sa posture d’écrivaine : « ne pas célébrer la vie malgré tout, ne pas la transformer par l’art ou la littérature, c’est nous faire terrasser une deuxième fois par la catastrophe. » (p.93)
Un événement rythmé par l’alternance des sensations premières et la gestuelle de la solidarité
L’auteure lisait une histoire à son neveu. Puis elle appelle l’enfant pour venir observer une grenouille. C’est à ce moment précis que survient l’évènement : « Je sens la terre bouger d’ouest en est, en un mouvement terrible. Se déplacer de deux mètres dans chaque sens comme si la bête lovée dans ses entrailles voulait en sortir. » (p.22) Selon une démarche explicative et chronologique sont minutieusement notés les gestes, sensations et impressions : la narratrice est dans la maison, voit la voiture sautiller, signale le jaillissement d’un nombre incroyable de pensées et d’images en trente secondes. Elle prononce lors le nom de l’ingénieur Claude Prépetit qui, depuis plusieurs mois, alertait radios et instances administratives de l’imminence d’un tremblement de terre. Elle évoque la posture paniquée de quelques proches, celle de groupes humains agenouillés dans la rue, invoquant Dieu en créole et demandant pardon : « Une rumeurmonte de partout comme une houle, un seul cri : « an mwe !!! Sekou !!! l’etènel !!! » (23-24). Elle note, enfin, l’attitude de certains voisins indemnes qui se réunissent dans la rue et s’installent sur leur chaise, répétant en boucle ce qu’ils étaient en train de faire au moment des premières secousses.
Dès le lendemain, dans une semihébétude : « Nous sommes desounen […] Des zombis » (p.36) ou « Je
ressens des secousses qui n’ont pas lieu », « Dans la maison nous sommes des rats pris au piège. » (p.37), l’auteure/narratrice tente, comme chacun, d’organiser la maison avec les nouveau-venus ; elle se heurte aux questions pratiques du manque d’eau, d’électricité, de gazole. Angoisse de ne pas pouvoir communiquer avec les membres de la famille à l’étranger. Puis s’impose à elle le « Je dois sortir pour aider, voir, savoir. » (p.36-37) ; ce qu’elle fera en voiture : déplacement de populations portant baluchons, sur le trottoir sont étendus des corps et des corps, l’effondrement des bâtiments officiels et des maisons [par la suite elle rendra hommage en particulier aux responsables de ce pays morts et ensevelis sous les décombres : « La faille nous a ravis quelques-uns de nos meilleurs cadres. » (p.51)], les
sauveteurs locaux sont déjà en action au milieu des mouches et des odeurs écœurantes, le cri d’un gosse qu’on ampute des deux jambes qui contraste avec le « silence du désastre », la difficulté à sortir les victimes des décombres. La narratrice insiste à plusieurs reprises sur les actes de solidarité entre personnes de classes sociales différentes. En mettant la douleur singulière « sous le couvercle » (p.64), les Haïtiens « ont été les premiers sauveteurs d’eux-mêmes » ; ce qui ne se voit pas trop en temps
ordinaire, « dans un pays de si grande exclusion et d’apartheid » (p.46).
Et quand elle relate l’aide qu’elle apporte à ses concitoyens ou les multiples formes que prend son engagement, l’auteure confère une dimension didactique à son propos : outre les secours matériels, il y a aussi la justification de son choix de rester au pays pour des raisons de solidarité, comme elle l’explique à Sabine son éditrice (p.92). Elle pense qu’il est très important de consigner les faits bjectifs, les images et les gestes humains. Elle privilégiera un engagement social « dans un atelier pour se reconstruire » au sein de la Fondation « Etre Aysyen ». La réalisation de « son utopie » passe par là, aime-t-elle à souligner. Elle concevra une méthode qui favorisera l’épanouissement du potentiel de la jeunesse en lui donnant confiance en elle. L’objectif de sa pédagogie est d’aider les jeunes à dessiner leur avenir pour apprendre à vivre, faire surgir « le droit à la vie » et non plus seulement à
survivre (p.136).
Son récit est également une réflexion sur la mort et le travail du deuil. Le problème de l’absence de corps, de cadavre, de preuves est terrible : « Faute de preuve, on doute jusqu’à la déraison […] On échafaude mille scénarios avec des fins miraculeuses comme on en a vu au cinéma. Les chrétiens se souviennent
des miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament, Jésus marchant sur les eaux, Jonas sortant du ventre de la baleine et Lazare revenant d’outretombe. Les vaudouisants renvoient à bien plus tard la traversée des âmes sous les eaux, vers la lointaine Guinée, en implorant la pitié d’Agwe, de Legba, de Damballa ou de Simbi Andezo. Parce que l’on fait difficilement le deuil de rien. » (p.58)
Remise en question du politique.
Comment reconstruire ?
Une grande partie du récit fait écho aux interrogations profondes de l’auteure/narratrice en tant que citoyenne. C’est alors sur le mode explicatif et rationnel qu’elle choisit de communiquer avec le lecteur, probablement dans une intention didactique : éviter le plus possible les ambiguïtés et les malentendus.
L’idée de « faille » conduira son développement. Tout d’abord, celle qui résulte d’une histoire insuffisamment surmontée : un blocage lié à l’attitude raciste des puissances occidentales qui, dès la proclamation de son indépendance en 1804 qu’elles refusent de reconnaître, discriminent Haïti, l’excluent du concert des nations : ce pays est maintenu à l’écart des échanges et des marchés pendant que la France lui fait, en outre, supporter jusqu’en 1925 le paiement d’une dette exorbitante ; ensuite, un autre blocage, plus interne, est signalé à travers l’opposition créole/bossale qui perdure depuis l’indépendance et que la narratrice perçoit comme une forme d’apartheid (pp. 111-120) ; ce qui lui permet d’expliquer dans la foulée les failles de « l’homo politicus », de « l’homo economicus » et de
l’intellectuel haïtiens. Mais, « le bilan est aussi celui des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud », ajoutet- elle, consciente des enjeux internationaux : exode rural accéléré, paupérisation (« scandale de la pauvreté corruption »), dégradation de la production agricole et de l’environnement, chômage endémique. Et elle n’est pas plus indulgente à l’égard des failles du monde occidental dont elle stigmatise les pertes de repères et de valeurs, ce monde « qui a perdu ses utopies motrices » (p.34).
Par ailleurs, l’auteure analyse de façon rigoureuse les failles de l’aide en situation d’urgence, quand bien même il serait impossible d’en faire l’économie. Certes, bien que dispensée dans le plus grand désordre, elle a permis d’éviter globalement les grandes épidémies, elle a entraîné des mutations positives dans le domaine de la santé ; grâce à elle, la population a pris conscience de ce qu’était « le droit à la santé », alors que, jusque-là, la santé était perçue comme un privilège (p.94-95). Cependant, cette forme d’aide est loin de résoudre les problèmes de fond : elle ne permettra pas la sortie de la pauvreté. Yanick Lahens insiste même sur les effets pervers du traitement d’une situation d’urgence « elle finit par pervertir ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. » ; « Les premières O.N.G., malgré les immenses services rendus, nous déresponsabilisent […] » (pp.83-102). Elle évoque la métaphore « des oiseaux de proie » pour qualifier les donneurs, quand bien même il aurait été inimaginable de refuser leur présence, convient-elle : « Comment attendre des naufragés que nous sommes, quarante huit heures après le désastre, que nous exigions de ces premiers sauveteurs qu’ils déclinent leur identité et qu’ils demandent pardon pour leurs fautes d’antan avant que nous attrapions la main qu’ils nous tendent ? Difficile en effet. » (p.49) Notre auteure débusque également les failles de la communication journalistique. Si la presse locale a correctement rendu compte de l’événement dans le respect des victimes, des destructions et des sauvetages, de la volonté des gens, de leur souffrance et de leur capacité de survie, elle n’a pas su résister suffisamment au déchaînement de la prise de parole de certaines personnalités politiques et religieuses, qui l’ont, pour ainsi dire, prise en otage, « tandis qu’en face le pouvoir politique est quasiment muet. (p.86). Quant à la presse internationale, rétive aux nuances, bien qu’ayant montré une certaine « tendresse du monde » envers
Haïti, elle n’a pas su éviter les clichés et stéréotypes à propos des Haïtiens : « malédiction divine », « capacité de résilience », « peuples d’artistes (que l’art sauvera…) », évocations jugées exotiques par l’auteure et susceptibles de nourrir le voyeurisme et le racisme.
Notre écrivaine pose enfin le problème de la refondation/reconstruction. Comment reconstruire si on n’inverse pas la tendance des phénomènes observés ? A savoir le creusement de l’écart entre les riches et les pauvres, la précarisation de la classe moyenne, peut-être jusqu’à sa disparition … ?? ; une politique des nationaux et des internationaux menée pour que la population quitte le pays ; les dirigeants des partis politiques insuffisamment investis pour le bien général ; la déchirure du tissu social à réparer d’urgence ; absence de contrôle du pouvoir local sur les O.N.G. (faute de vision à long terme et de projet de société) ; repenser la logique de l’aide ; la méfiance justifiée de la population envers les politiques, comment lui redonner espoir et confiance ? « Le pouvoir en place a-t-il la capacité de mobiliser ? Pas sûr. » (p.154) Signes d’un retour à la vie
Bien qu’elle se définisse comme sceptique ou comme « une pessimiste active », Yanick Lahens sait percevoir à travers les événements ou les gestuelles des indices favorables à des changements positifs. Les premières semaines qui suivent le désastre montrent déjà des signes de retour à la
vie : la réouverture des écoles vers lesquelles se dirigent des jeunes en uniforme impeccablement repassé sortant du camp de Pétion-Ville Club, « La survie consiste à défier les règles mathématiques. Ici, un et un ne font pas deux, mais cinq. » (p.147) ; les jeunes qui recommencent à étudier à voix haute, les bruits de pions des joueurs de dominos, les diverses musiques, les veillées funèbres accompagnées des cris des pleureuses « Je suis presque soulagée de ce retour à la vie par la célébration de la mort. » (p.148) ; le soutien débridé des Haïtiens à l’équipe brésilienne, lors des éliminatoires de la coupe du monde ; l’humour et le sens de la dérision des chroniqueurs sportifs lorsqu’ils qualifient de goudougoudou (nom populaire, onomatopée, donné au tremblement de terre) Messi, le footballeur argentin, aux dribbles aussi impitoyables qu’un séisme. Mais elle voit dans la détermination des jeunes qui veulent « compter les doigts du soleil », dans leur potentiel, leur soif d’apprendre un signe non pas de survie mais d’espoir pour développer la vie. Ils représentent une catégorie de personnes désireuses d’une autre vie, elle les appelle « des mutants » : mais « Il existe des mutants dans toutes les couches et catégories sociales (les paysans, les jeunes, le secteur économique, le secteur politique, les femmes, les organisations locales, les fonctionnaires) qui tout simplement n’acceptent pas de s’inscrire dans les règles du jeu traditionnel […]. Toute la question est de savoir comment fédérer ces mutants. Quelle structure mettra en oeuvre une dynamique capable de rassembler ?
[…] » (p.155)
Conclusion
Le récit post-séisme de Yanick Lahens fascine à plus d’un titre, moins d’ailleurs par l’expression des
thématiques, souvent partagées par ses confrères écrivains, que par son hésitation à choisir une forme d’expression. En effet, elle a su faire un atout de ce flottement entre « le poétique » et « le discursif », indécision manifestement apte à traduire la quête de vérité d’une écrivaine qui ne veut
pas renoncer à « la littérature », celle qui révèle l’humain dans ce qu’il a de plus profond et de plus intense, et qui, par souci d’engagement, souhaite rester compréhensible pour tous. Quoi qu’il en soit, son récit demeure non seulement un précieux témoignage sur la catastrophe mais aussi le témoignage d’une originalité littéraire.